INTERVIEW Pierre de Saintignon

« Le chef d’entreprise, qu’il ait un ou mille salariés, a les mêmes responsabilités et les mêmes obligations concernant les risques professionnels »

Le Conseil Régional Nord-Pas-de-Calais innove pour aider les TPE face aux risques professionnels. C’est le programme « Bien-être au travail en région Nord-Pas-de-Calais ». Initiateur de ce programme, Pierre de Saintignon, Vice-président chargé du développement économique et de la Formation Permanente, a accepté de répondre à nos questions. Avec lui, l’économie va à la rencontre de l’humain. Et le respecte.

Quels sont vos domaines d’intervention en tant que Vice-président du Conseil Régional Nord-Pas-de-Calais ?

PDS : Les bases d’une économie dynamique reposent sur trois piliers essentiels que sont l’innovation et la recherche/développement, la formation professionnelle et le bien-être au travail.
En 2010, en accord avec le Président de Région, j’ai souhaité être en charge du développement économique et de la formation permanente. C’est la première fois que ces deux délégations étaient regroupées autour d’un même vice-président. Depuis, au travers du Schéma Régional de Développement Économique et du Contrat de plan régional de développement de la formation professionnelle, nous disposons des cadres partenariaux qui permettent à la Région de mener ses actions en parfaite coopération avec l’Etat, les partenaires sociaux et économiques et les acteurs de la formation et de l’emploi présents dans le Nord-Pas-de-Calais.

Chargé du développement économique vous vous êtes intéressé à la santé au travail…pourquoi ?

PDS : L’avenir du Nord-Pas-de-Calais passe par sa capacité à investir et à innover, mais aussi par sa capacité à promouvoir la place de l’homme et de la femme au cœur de son développement économique et social. Associer le bien-être des salariés au travail et la bonne santé des entreprises sont reconnus comme des facteurs déterminants contribuant à la compétitivité de l’économie d’un territoire. Ma délégation correspond à une vision politique du développement économique au service de l’Homme. Le Schéma Régional de Développement Économique (SRDE) a placé l’homme au cœur des ambitions économiques. Les organisations, les conditions de vie au travail, la formation tout au long de la vie, font partie des facteurs de développement économique. La santé au travail a un rôle majeur dans ce champ de la prévention des risques professionnels, que ce soit au niveau collectif dans l’entreprise, ou individuel avec le suivi santé et bien-être du salarié. Le Nord-Pas-de-Calais est reconnu comme une région pionnière en santé travail pour les actions partenariales et innovantes, impulsées dans le cadre des politiques publiques. Notre histoire industrielle a encore un impact très important sur les inégalités sociales et territoriales, les indicateurs de santé sont inférieurs à la moyenne nationale. C’est pourquoi la Région a toujours été engagée dans les programmes et actions visant à diminuer les inégalités dans tous les domaines et en particulier celui de la santé.
C’est ainsi qu’ont pu être développés par l’ISTNF, les experts hospitalo-universitaires, en réseau avec les structures et professionnels de santé travail (tous régimes de protection sociale), les partenaires sociaux, les acteurs eux-mêmes,…. des plateformes de conseils, de formation, de sensibilisation, d’information dans ces domaines interdisciplinaires que couvre le champ de la santé au travail. C’est dans ce contexte, que j’ai proposé lors de la 12ème conférence du 8 décembre 2010 du SRDE, un programme 2011-2014 « Bien-être au travail en région Nord-Pas-de-Calais ». Elaboré avec les nombreux partenaires, professionnels et représentants des instances et des acteurs du monde socio-économique impliqués dans la prévention et l’amélioration des conditions de vie au travail, ses axes ont été définis en complémentarité avec le Plan Régional Santé-Travail 2 jusque 2014 piloté par l’État (Direccte), ainsi que du Projet Régional de Santé de l’Ars prévu jusqu’en 2016. Il porte sur 5 objectifs dont le premier est la contractualisation avec les 8 services interentreprises de santé au travail de mobiliser, engager et accompagner 10 000 TPE (moins de 10 salariés) sur l’ensemble du territoire régional, dans leur démarche d’évaluation et de prévention des risques professionnels.

Vous souhaitez soutenir les TPE-PME, pourquoi ?

PDS : Le contexte économique est devenu de plus en plus concurrentiel et mondialisé. Les entreprises doivent adapter leurs organisations, ouvrir leurs marchés pour répondre aux besoins sociétaux et aux règles des marchés. En Nord-Pas-de-Calais, les secteurs de l’industrie, du commerce, et des services sont développés par près d’un million de salariés employés dans 90.000 entreprises dont 80% de TPE/PME. Or, le chef d’entreprise, qu’il ait un ou mille salariés, a les mêmes responsabilités et les mêmes obligations concernant les risques professionnels auxquels ses salariés, et lui-même, peuvent être exposés. La prise de conscience est importante, mais le responsable d’une TPE est seul « capitaine à bord », et doit tout gérer, et en priorité son carnet de commandes, ses relations clients… En interne, la clé de réussite porte souvent sur les rapports de confiance qu’il instaure avec son ou ses salariés ; la motivation, la responsabilisation, le bien-être vont de pair, et sont à nos yeux, des leviers pour une meilleure productivité et efficacité économique, en particulier dans les très petites entreprises. Le service interentreprises de santé au travail auquel la TPE adhère, a toutes les compétences pour lui permettre de mieux appréhender et évaluer les risques professionnels inhérents à son activité, de lui apporter appui pour remplir le document unique d’évaluation des risques, qui est de la responsabilité de l’employeur, de la conseiller sur tout problème d’hygiène, de sécurité et de condition de travail, et de faciliter les liaisons avec les dispositifs existants, dont elle peut avoir besoin. Mais les TPE sont nombreuses, leur approche difficile et nécessite expertise, communication et investissement en temps conséquent. C’est cependant elles qui ont le plus besoin d’appui dans ces domaines complexes de la santé et du bien-être au travail. C’est ainsi que la Région et les 8 services interentreprises de santé au travail Nord-Pas-de-Calais ont décidé de conjuguer leurs moyens pour mobiliser, engager et accompagner 10 000 TPE, dans leur démarche d’identification et d’évaluation des risques professionnels, et l’élaboration par le chef d’entreprise d’un plan de prévention réaliste, évolutif. Celui-ci peut aller jusque prévoir des investissements nécessaires à la suppression de certaines expositions dans les secteurs d’activités à risques, une plus grande pertinence des organisations du travail, et contribuer ainsi à la compétitivité et au développement économique dans les territoires. C’est l’objectif premier du programme « Bien-être au travail en région Nord-Pas-de-Calais »

Vous êtes à l’initiative du programme « Bien-être au travail en région Nord-Pas-de-Calais ». Pouvez-vous nous en décrire les grandes lignes ?

PDS : L’évolution des organisations de travail entraine de nouvelles contraintes, des hyper-sollicitations, une pénibilité des risques émergents à prendre en compte tout au long de la vie. Le passé industriel et ses conséquences lourdes pour la santé des habitants et l’environnement ont amené les institutionnels de prévention, les partenaires sociaux, les professionnels de santé et acteurs de l’entreprise à coopérer et développer un savoir-faire partenarial souvent envié hors Région. En tant que collectivité territoriale nous avons toujours soutenu ces démarches. La santé au travail est reconnue comme un enjeu d’avenir à fort potentiel de développement. Depuis plus de 20 ans, le Conseil Régional a intégré la notion de santé travail et contribué à développer ce partenariat assez unique par sa force et son historicité. C’est ainsi, qu’en concertation avec l’ensemble des partenaires, nous avons élaboré ce programme régional pluriannuel « Bien-être au travail en région Nord-Pas-de-Calais », orienté sur cinq axes prioritaires :
• Accompagner 10 000 TPE dans l’évaluation des risques et la démarche de prévention. Les services de santé au travail, grâce aux médecins, infirmiers, équipes pluridisciplinaires peuvent conseiller et accompagner les employeurs pour favoriser de meilleures conditions de travail de leurs salariés.
• Favoriser dans les territoires l’accès de tous aux consultations de pathologies professionnelles (Troubles Musculo-Squelettiques, Cancers, Souffrance au travail. Chaque habitant doit pouvoir bénéficier de diagnostic et de prise en charge près de chez lui) et aider et accompagner les populations en difficulté de santé dans le maintien à l’emploi et l’insertion/réinsertion (la pathologie chronique, la pathologie mentale ne doivent pas être un frein à l’emploi)
• Diminuer les inégalités en santé au travail en ciblant des métiers ou des secteurs d’activités : aides à domicile, salariés en emploi précaire, apprentis, BTP, Cafés-hôtels-restaurants…mais aussi développer des programmes régionaux adaptés aux besoins de santé de la population active du Nord-Pas-de-Calais (de l’apprenti au senior) en mettant au point indicateurs de suivi et démarches d’évaluation.
• Favoriser la formation des professionnels, des acteurs santé travail et des partenaires sociaux.
• Développer les connaissances en santé travail et mettre en lien les scientifiques, les professionnels de santé et les acteurs de l’entreprise en s’appuyant sur les plans régionaux et les structures existantes et en favorisant des campagnes de communication et de sensibilisation (médias, réseaux partenaires…).
C’est un programme novateur, ambitieux, diversifié, reposant sur les compétences et les moyens existants en région. Il est perçu positivement au niveau national. Il sera évalué comme chaque programme ou action mis en œuvre en Région.

Les services de santé au travail du Nord-Pas-de-Calais se sont investis dans la mise en œuvre de ce programme. Est-ce une expérience unique en France ?

PDS : C’est une première en France. Le pilotage national des politiques publiques dans le domaine de la santé au travail relève du Ministre du Travail. Bien-être au travail et qualité de l’emploi, figurent au cœur des priorités d’actions. Sur ces sujets les services de santé au travail sont des acteurs incontournables et indispensables à la réussite de ce nouveau challenge, initié en région Nord-Pas-de-Calais.

Quel en est le bénéfice escompté pour les salariés ?

PDS : Les questions de bien-être et de santé au travail font partie de l’évolution économique. La sécurisation des parcours, la formation en alternance, l’apprentissage, la gestion des âges, et le maintien à l’emploi, intéressent directement les salariés et les entreprises : ce sont des problématiques de santé au travail, mais ce sont aussi des problématiques économiques sur lesquelles nous pouvons et devons agir.
Si on améliore l’évaluation des risques, on favorise une meilleure prise en charge du bien-être des salariés, et on agit pour la qualité des emplois et la qualité de vie au travail.

Quel en est le bénéfice escompté pour les entreprises ?

PDS : Permettre avec le concours des services de santé au travail, à 10 000 TPE, de les aider à engager leur démarche de prévention et de les aider à réaliser leur Document Unique d’Évaluation des Risques professionnels est un premier engagement essentiel pour l’entreprise. La mission du service de santé au travail n’est pas de se substituer aux obligations légales de l’employeur en la matière, le rôle de l’entreprise est essentiel à cet égard. Mais cette démarche peut être un levier vers une plus grande productivité et efficacité économique, et considérer la santé travail comme un investissement et un facteur important lié au management et à la compétitivité de l’entreprise.

Après 2 ans de lancement, quels en sont les principaux enseignements ?

PDS : De nombreuses actions sont développées en direction des TPE/PME ; Ce programme a nécessité une organisation importante au sein des services interentreprises, la création et le développement d’outils d’information et de recueil de données ; les interventions n’ont véritablement commencé que depuis quelques mois ; elles se situent dans le temps. Plusieurs centaines d’entreprises se sont engagées dans cette démarche de prévention des risques professionnels. Les résultats probants ne seront connus qu’en fin d’année. Mais il est certain que d’ores et déjà, les entreprises et les préventeurs impliqués dans ce programme témoignent de leur satisfaction pour l’intérêt et le soutien qui leur sont apportés.

Quel conseil donneriez-vous à un patron de TPE-PME dans la conjoncture actuelle ?

PDS : Les périodes de crise sont très dures pour les petites entreprises. Promouvoir le bien-être au travail de ses salariés est un investissement payant : des salariés bien dans leur entreprise contribuent fortement à la cohésion et au développement de l’entreprise. Les outils d’accompagnement des chefs d’entreprise sont présents dans le Nord-Pas-de-Calais, les chefs d’entreprise ne doivent pas hésiter à les utiliser.

Biographie express

Né en 1948, Pierre de Saintignon a, tour à tour, connu le monde de la recherche médicale et du médicosocial avant d’intégrer un important groupe commercial. Conseiller au sein d’un cabinet ministériel, il est devenu Inspecteur Général des Affaires Sociales. A travers son activité professionnelle et ses mandats électoraux, il s’est toujours investi avec passion et détermination pour le développement économique, l’emploi, l’insertion et la solidarité.

1967/1974 : INSERMCTNERHI- chargé de recherche puis directeur du services
« Études et recherches »
1974/1977 : Association de gestion des formations initiales (fonds paritaire national) du secteur sanitaire et social, Directeur Général
1977/1992 : Association départementale du Nord pour la sauvegarde de l’Enfance et de l’adolescence du Nord, Directeur Général
1992/1997 : Directeur Général adjoint du groupe Darty
1997/1999 : Conseiller auprès du Ministre de l’Emploi et de la Solidarité
1999 : Inspecteur Général des Affaires Sociales (retraité depuis juillet 2011)

Mandats électifs :

- Premier adjoint au Maire de Lille, chargé du développement économique et des finances
- Premier Vice – président du Conseil Régional du Nord-Pas-de-Calais, chargé du Développement économique, des nouvelles technologies et de la Formation Permanente
- Conseiller Communautaire, délégué auprès de la Présidente

Mandats associatifs :

- Membre fondateur de la Fondation Agir contre l’Exclusion (FACE)
- Fondateur de l’Alliance Ville Emploi
- Président et fondateur du groupe d’entreprises d’insertion Vitamine T
(3 500 personnes en insertion)

(Publié dans le N°22 : Apprentissage: apprendre la santé!) le 03/03/2015