Docteur Anne Chatfield, inspecteur régional du travail, DIRECCTE Nord Pas-de-Calais

Interview du docteur Anne Chatfield, médecin inspecteur régional du travail, DIRECCTE Nord Pas-de-Calais (Direction Régionale des Entreprises, de la Concurrence, de la Consommation du Travail et de l’Emploi)

Vous êtes médecin inspecteur régional du travail, à la DIRECCTE Nord-Pas-de-Calais, pouvez-vous nous présenter vos missions ?

Nous avons un objectif unique : la protection de la santé physique et mentale des salariés sur les lieux de travail. Pour cela, nous avons plusieurs moyens : le contrôle des Services de Santé au Travail, tant dans leur organisation que leur fonctionnement, la veille sanitaire vis-à-vis des maladies professionnelles, tant au niveau des alertes que de la mise en place d’enquêtes et d’études, la participation dans les services déconcentrés de l’Etat à la politique du travail. Nous participons également à des études sur les risques professionnels et leur prévention. Le vieillissement en est un exemple. Nous sommes experts en santé au travail pour différentes institutions. Globalement, on peut dire que nous participons au développement de la santé publique, par nos interventions dans le champ de la santé au travail.

docteur

En quoi l’emploi des seniors est une question d’actualité ?

Tout d’abord un chiffre : 37 % des seniors ont un emploi et sont donc « en activité ». L’allongement de la durée de vie est une réalité. Et l’âge du départ à la retraite recule. En conséquence, les jeunes d’aujourd’hui vont travailler plus longtemps que leurs parents… Car il y a des enjeux financiers : il faut globalement travailler plus pour pouvoir faire face et payer le nombre de retraites liées au vieillissement de la population. Il y a un véritable hiatus entre ce que l’on veut mettre en avant et le ressenti du senior. L’entreprise peut dire que l’expérience du senior lui est très précieuse. Et en même temps nous rencontrons de nombreux seniors qui se sentent dévalorisés. Il y a aussi le poids des représentations. Je m’explique. Dans de nombreuses entreprises, à 55 ans, vous êtes « âgé » et on pense « préretraité ». Et pourtant, dans la vie de tous les jours, à 55 ans, vous êtes encore « un jeune dynamique». Aujourd’hui, les seniors font « plein de choses ». Et on leur propose de plus en plus d’activités, ne serait-ce qu’au niveau des voyages et des loisirs… Il y a un paradoxe. A 55 ans, au travail, on est vieux ; et dans la vie de tous les jours, on est encore jeune !

Existe-t-il une définition légale du senior ?

Pas vraiment. Si on regarde les accords pour l’emploi des seniors, dans les suites de la loi de financement de la Sécurité Sociale de 2009, on peut trouver deux « seuils » en fonction de la notion de recherche d’emploi ou d’activité. C’est d’une part 50 ans et plus, d’autre part 55 ans et plus. En pratique, des entreprises ont signé des « accords seniors » pour des salariés de 45 ans et plus…

Si définition il y a, correspond elle à une réalité médicale ?

Etre senior n’égale pas maladie. C’est très important. En d’autres termes et de manière un peu humoristique : « être senior n’est pas une maladie ». Il vaut mieux parler de vieillissement. En se basant sur la définition de l’Organisation Mondiale de la Santé, « le vieillissement est un processus graduel et irréversible de modification des structures et des fonctions de l’organisme résultant du passage du temps ». Le vieillissement est un processus physiologique. A 35 ou 45 ans on peut avoir une diminution de ses capacités du fait d’une maladie ou d’un accident… A 60 ans, on peut se sentir très bien et être très dynamique. Ceci pour dire qu’il y a de grandes variations d’un individu à l’autre, en fonction de ce qui vous est arrivé dans la vie. La presbyacousie et la presbytie sont inévitables et font partie du processus normal de vieillissement. Les problèmes de dos peuvent être dus à votre métier et aux charges que vous avez manutentionnées pendant 20 ou 40 ans de travail… Il est donc bien reconnu que le travail est un facteur important qui peut influencer, à terme, votre état de santé.

En quoi la « santé au travail » des seniors est-elle particulière ?

Il ne faut pas dire « santé au travail des seniors » et, de ce fait, stigmatiser une population qui pourra travailler encore pendant 10 ou 15 ans… La santé au travail concerne tous les salariés, quels que soient leurs âges. C’est donc la prévention qui est essentielle. Pour avoir à terme dans l’entreprise des seniors dont la santé n’a pas été altérée par le travail, c’est simple : il faut faire de la prévention dès le départ ; mais la prévention ne consiste pas seulement en l’amélioration des postes de travail mais peut se faire aussi par l’anticipation dans la gestion des compétences ou par la formation etc… En d’autres termes, il ne faut pas penser « santé au travail » quand la population de l’entreprise aborde la cinquantaine… On ne parlerait pas de la même façon de la santé des seniors si la prévention était effective ! Il y a un point très important vis-à-vis des seniors : c’est l’écoute, surtout dans le climat actuel. On entend trop souvent des salariés nous dire : « A mon âge, je vais avoir des problèmes… », « Dans mon boulot, je vais être mis de côté… ». S’il s’agit d’un ressenti, qui n’a pas de réalité, il faut savoir en tenir compte, rassurer et corriger. C’est important pour le salarié et son entreprise.

Est-ce que la situation des seniors au sein des entreprises est généralisable ?

docteur

Oui et non. Oui, avec le poids des représentations dont j’ai déjà parlé. Non, en fonction des situations individuelles. De manière un peu directe, je dirai : ce n’est pas le fait d’être senior qui est une difficulté ; c’est le fait d’être malade ou non, quel que soit l’âge. S’agissant des risques liés au travail, c’est la prévention qui est capitale. Bien sûr, le secteur d’activité et le métier vont jouer un rôle. Les risques sont variables en fonction des situations de travail. La taille de l’entreprise va être influente en cas de nécessité de reclassement. Dans une grande entreprise, il y a plus facilement des possibilités de reclassement ; mais les salariés nous expriment souvent qu’ils sont peu reconnus et même dévalorisés au-delà d’un certain âge… Dans une petite entreprise, il y a peu de possibilités de reclassement ; mais il y a plus souvent une solidarité, voire une atmosphère de compagnonnage. J’aurais presque tendance à penser que dans une petite entreprise, s’il n’apparaît pas de reclassement à rechercher du fait d’une maladie, les seniors sont mieux reconnus et « préservés »… Bien sûr, il faut être prudent avec les généralisations. Cela peut être très variable d’une entreprise à une autre, à taille égale et activité identique.

En conclusion, pouvez-vous nous dire quelques mots du programme « travailler atout’âge » ?

Ce programme est né dans les suites de l’accord de 2009, dans un contexte où le chômage touche durement les « seniors ». Devant la teneur des accords d’entreprise en cours d’élaboration, il est apparu très important à plusieurs médecins du travail de pouvoir expliquer et dédramatiser. Comme je l’ai déjà dit : l’âge n’est pas une maladie. Ce sont les conditions de travail et la prévention qui doivent faire l’objet d’attentions et d’améliorations. Sans rejeter une catégorie de salariés. En tant que médecins inspecteurs du travail nous avons animé un groupe de travail pluridisciplinaire, auquel participaient des professionnels de différents Services de Santé du Travail de la région Nord-Pas-de-Calais qui se sont beaucoup investis pour l’élaboration de divers outils. Vous présentez ce programme par ailleurs dans ce magazine. Je tiens à ce propos à saluer le docteur Christine Thévenard, qui a initié et lancé ce programme avant d’être appelée à d’autres fonctions. Les outils mis au point sont toujours d’actualité. Une entreprise peut en bénéficier en contactant son médecin du travail.

(Publié dans le N°15 : 50 ans... et alors ?) le 28/10/2011